الاثنين، 7 يوليو 2008

Georges Corm: Il est temps de s'intéresser vraiment aux Libanais

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Le Monde

Il est temps de s'intéresser vraiment aux Libanais

Georges Corm
Article paru dans l'édition du 05.07.08

Voici plus d'un mois qu'est intervenu l'accord de Doha destiné à obtenir un retour à la normale au Liban. Pourtant, le sentiment d'inquiétude et d'angoisse continue de dominer la population libanaise, en dépit des signes apparents de détente régionale. Le Liban n'est pas seulement prisonnier de facteurs externes qui abusent de son système communautaire. Il est aussi victime d'une partie non négligeable de sa classe politique, qui a fait encore une fois la démonstration de son incapacité à se gérer elle-même.


Ce n'est certes pas la première fois que la situation libanaise est gérée de l'extérieur de façon contradictoire (1840, 1845, 1860, 1958) et que les Libanais doivent attendre de ces acteurs extérieurs qu'ils trouvent un accommodement entre eux. Toutefois, depuis 1975, cette gestion externe est permanente et de nombreuses factions libanaises se sont habituées à ne plus penser par elles-mêmes le destin de leur pays. Cette situation résulte des conditions de la naissance de l'entité libanaise en 1840, comme espace tampon entre ambitions contradictoires de puissances régionales ou ambitions internationales rivales sur la région. Elle est due au fait que la montagne libanaise occupe une position stratégique en Méditerranée de l'Est, car elle est la porte de la Syrie et de la Palestine.

Aussi, un des problèmes majeurs que soulève aujourd'hui la consolidation de la stabilité interne du Liban est la prédominance des analyses qui ne privilégient que les facteurs externes comme élément de solution aux crises qui secouent périodiquement le pays. Les sentiments réels des Libanais, les mille nuances de l'éventail de leurs sensibilités politiques qui ne sont pas toujours communautaires, n'intéressent ni les responsables locaux ni les décideurs régionaux et internationaux. C'est ce qui amène toujours à commettre de graves erreurs qui prolongent les crises.

Sur ce plan, la philosophie politique libanaise canonique produit depuis un demi-siècle la même image d'Epinal d'un pays modèle de la diversité religieuse, de la pluralité des cultures et du dialogue islamo-chrétien ou des civilisations. Cette rhétorique ne correspond en rien aux dures réalités régionales et internationales qui affectent le destin du Liban. Au-delà de ce discours anesthésiant, n'est-il donc pas temps de prendre acte qu'une large partie de la classe politique libanaise semble incapable de trouver un mode efficace de gestion du pays dans un environnement régional aussi trouble ; que le pays s'étiole ; qu'il est mis en coupe réglée économique depuis des années ; que la crise sociale y sévit depuis plus de dix ans ?

Pourtant, le Liban est sorti de la longue guerre de 1975-1990 avec une dette publique modeste (moins de 2 milliards de dollars, soit à peine 40 % de son PIB). L'ensemble des travaux de reconstruction réalisés par l'Etat entre 1993 et 2005 n'a pas dépassé 5 ou 6 milliards de dollars, auxquels on peut ajouter environ 1,4 milliard dépensé pour indemniser les réfugiés ayant perdu leur habitation ou les propriétaires d'appartements saisis par les milices libanaises au profit de ces réfugiés.

Face à ces dépenses modestes de reconstruction, la dette libanaise a été multipliée par vingt au cours de cette période pour atteindre plus de 40 milliards de dollars, soit 200 % du PIB. Plus consternant encore est le fait que dix-huit ans après la fin de la guerre de 1975-1990, les Libanais ne jouissent toujours pas d'une alimentation continue en eau potable et en électricité.

La gabegie et la corruption ont envahi tous les aspects de la vie publique, et la confusion entre l'intérêt public et l'intérêt privé est devenue totale. Une concentration spectaculaire de richesse aux mains de quelques-uns a renforcé la concentration du pouvoir politique et médiatique de certaines factions. Le chômage, l'émigration des cerveaux, la grande pauvreté, en particulier au nord du pays et dans sa capitale, Tripoli, mais aussi dans d'autres régions rurales, sont les résultats d'une politique économique dangereuse, aléatoire dans ses hypothèses de base et aberrante dans son mode de gestion.

Les organismes internationaux et régionaux de financement, mais aussi les grands pays européens et les Etats-Unis, étaient au courant de cette dégradation constante de la situation socio-économique du pays. En dépit de cela, l'équipe politique en charge du pays depuis la fin de 1992 (sauf vingt-deux mois en 1999-2000 et six mois en 2004-2005) a joui d'un soutien sans limite de tous les pays occidentaux, mais aussi de la Syrie jusqu'en 2004, puissance hégémonique sur le Liban durant toute cette période. C'est cette même équipe qui conserve la haute main sur la politique économique à travers le gouvernement de Fouad Signora.

Or c'est un changement d'orientation de cette politique qui est requis d'urgence pour exploiter les possibilités économiques du Liban : de l'eau qui se perd dans la mer et qui est de plus en plus polluée, des sols fertiles à l'abandon, des capacités humaines de haut niveau et dynamiques qui s'expatrient faute d'opportunités locales d'emploi. Sans ce changement, la crise sociale deviendra toujours plus aiguë et la polarisation politique plus forte entre les Libanais. Il est donc un indispensable préalable à la détente et à une stabilité durables.

Sur le plan politique, plutôt que de tenter d'enlever à tout prix ses armes au Hezbollah, n'est-il pas plus sage de chiffrer d'abord les besoins de financement d'un système de défense différent, permettant à une armée régulière de tenir tête à Israël en cas de nouvelles attaques ou velléités d'occupation du sud du pays, comme en 2006, mais aussi de mieux garantir de nouveaux rapports égalitaires avec la Syrie ? Ne faut-il pas s'assurer que les puissances occidentales permettront à l'armée libanaise le niveau d'équipement requis ou même la détention des roquettes du Hezbollah et qu'ils financeront la future armée ?

N'est-il pas temps aussi d'admettre qu'une trop grande partie de la population libanaise est toujours, depuis des années, marginalisée dans la gestion de son pays et qu'une concentration du pouvoir, comme c'est le cas depuis 1992, aux mains d'une seule faction est la recette de la catastrophe au Liban ? La révolution du Cèdre en 2005 n'a pas changé la situation et n'y a amené que des changements cosmétiques.

L'histoire du Liban depuis 1840 nous apprend, hélas !, que toutes les crises et les massacres connus par ce pays au destin tragique ont été le fait de l'ambition démesurée d'une faction locale cherchant à s'approprier le pays en tentant de profiter des ambitions des puissances régionales et internationales sur le Levant. C'est un jeu de dupes !

Mais qui s'intéresse vraiment aux Libanais ? À ceux, parmi eux, qui souffrent depuis 1975, sans interruption ? Ceux qui n'ont pas fait fortune et n'ont pas de palais, d'avions privés, de médias à leur solde ? Ceux qui n'ont pas pignon sur rue dans les grandes capitales occidentales ? Bref, tous ceux qui attendent encore que l'on juge les assassins de leurs parents ou de leurs enfants, parmi les 150 000 victimes et 18 000 disparus de la période 1975-1990 et à qui on s'obstine à dénier justice et réparation morale ?

Georges Corm est économiste.

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